Tulve, Elgar et Bartók : l’éclectisme de Paavo Järvi à la Philharmonie de Paris
Tulve, Elgar et Bartók : l’éclectisme de Paavo Järvi à la Philharmonie de Paris
C’est une brève composition à programme qui ouvre la soirée : avec Wand’ring Bark, joué en création française, l’Estonienne Helena Tulve donne la parole au sonnet CXVI de Shakespeare et c’est bien l’image d’une « barque errante » qu’offre la partition. Sans structure véritablement perceptible, la pièce se construit par phrases successives, comme au gré de vagues imaginaires. Ce sont lents glissements de matière sonore aux nuances évoluant graduellement, aux variations presque insensibles de tempos, aux subtiles ponctuations percussives. La matière moirée, résonante, finement divisée – les musiciens de l’Orchestre de Paris et Paavo Järvi excellent à ce jeu –, parle un langage résolument spectral. Et l’errance semble vouloir se poursuivre au-delà d’une fin comme en apesanteur, au sommet – ou au creux ? – d’une onde sans cesse mouvante.
Émouvante intériorité
Autre temps, autres esthétiques : c’est une structure parfaitement claire et raisonnée qu’affichent les deux œuvres à suivre. Familière de ce monument du répertoire, la violoncelliste Sol Gabetta prête au Concerto pour violoncelle d’Elgar (1919) une émouvante intériorité. Les récitatifs se déroulent avec souplesse, les lignes suspendues se relaient aux divers pupitres tandis que de la polyphonie émergent peu à peu les éléments thématiques. Le tempo particulièrement vif de l’Allegro molto confère à son perpetuum mobile un bel esprit scherzando tandis que le bref Adagio séduit par la sobre expressivité et l’indépendance maîtrisée d’un discours à la palette de nuances incroyablement étendue. Combinant le caractère du récitatif initial – qu’il rappelle – et la vivacité dansante du II, le finale en rondo libre exhale une énergie soutenue, visiblement partagée par tous les musiciens dont les sourires répondent à celui, radieux, de la soliste. Celle-ci gratifie le public de deux bis aussi différents que possibles : la deuxième des Cinq pièces dans le ton populaire op. 102 de Schumann arrangée pour violoncelle solo et violoncelles, et les rasgueados imagés du Flamenco de la Première Suite espagnole du Catalan Rogelio Huguet i Tagell.
Âpreté malicieuse
La soirée s’achève avec le Concerto pour orchestre (1943) de Bartók. Il est une occasion de plus de saluer l’excellence des solistes de la phalange parisienne et la liberté que leur propose leur chef, notamment dans le fugato du Presto final (absolument endiablé) où précision va de pair avec respiration. L’éclat des fanfares s’oppose au velouté de la petite harmonie ou à l’homogénéité des cordes. Particulièrement réussi, le Giuoco delle coppie combine parfaitement âpreté et malice (fantastiques bassons, entre autres !), portant la métrique impaire bartokienne à la limite de la rupture. Ces qualités se retrouveront, plus lissées toutefois, dans l’Intermezzo interrotto qui suit une Elegia dénuée de pathos, chant funèbre délicatement ciselé à la poignante simplicité.
Tulve, Elgar et Bartók par Sol Gabetta (violoncelle), l’Orchestre de Paris et Paavo Järvi. Grande salle Pierre Boulez de la Philharmonie de Paris, les 18 et 19 février.

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