avec Paavo Järvi et Sol Gabetta
avec Paavo Järvi et Sol Gabetta à la Philharmonie
Au retour de l’entracte, le public de la Philharmonie de Paris ne sait pas encore qu’un Concerto pour orchestre de Bartók de référence va l’embarquer dans une odyssée musicale renversante. Un Orchestre de Paris des grands soirs brille de mille feux dans une œuvre où chaque instrument à ses moments de gloire. Avec une équipe de solistes tous parfaits dans leurs interventions, chaque phrase est une leçon d’éloquence et de maîtrise technique. Au-delà de ces performances individuelles, c’est toutefois la dimension collective de l’interprétation qui impressionne : chaque pupitre fait corps et participe à cette orgie de timbres, de textures et d’ambiances.
Sur le podium, Paavo Järvi est le grand artisan de cette réussite mémorable, dont on pourrait écrire des pages sur chaque mouvement tant les idées y foisonnent, passionnantes jusque dans les parties d’accompagnement. L’ancien directeur musicale de la formation réussit à solliciter une partition déjà virtuose et captivante en soit, mêlant inventivité et respect du texte comme personne. Le chef estonien allonge légèrement tel silence ou appuie un accent pour donner du relief à un motif en apparence banal, sans jamais que cela ne semble superficiel. Maître de fluctuations de tempo assumées mais toujours chargées de sens artistique, Järvi trouve par ailleurs des couleurs orchestrales particulièrement variées, entre le pianissimo frémissant du troisième mouvement et les éclats de certaines fanfares, en passant par quelques passages rustiques au rebond suggestif.
En première partie de concert, Afanasy Chupin semblait décidément jouer de malchance avec les créations françaises deux mois après sa dernière invitation en tant que violon solo de l’orchestre. On cherche en effet en vain une direction au cours des dix minutes de Wand’ring Bark en ouverture du concert, tout en plaignant un pupitre de contrebasses à la partie bien ennuyante.
L’atmosphère de cette œuvre commandée par Paavo Järvi à sa compatriote Helena Tulve n’évolue pas malgré la succession de variations d’orchestration : bruits de respiration aux cors, crissement des archets sur les cymbales, jeux sur la justesse de la part des instruments à vent, harmoniques en glissando aux cordes… Il faut attendre les deux tiers de cette substance magmatique pour qu’un motif semble émerger des violoncelles, motif immédiatement tué dans l’œuf, avant que la toute fin de la page n’efface le son par une suspension inattendue et astucieuse. Manque probablement à l'œuvre une partie soliste, une voix par exemple, qui soulignerait et expliquerait les timides variations de l’accompagnement.
C’est justement une soliste qui arrive sur scène pour la suite du programme : Sol Gabetta prête son archet au Concerto pour violoncelle d’Elgar. Si l’artiste abuse parfois de glissandi très prononcés et ne maintient pas toujours la tension de chaque phrase, elle réussit à toujours relancer le discours au bon moment. La violoncelliste exploite tout au long de l’œuvre un son qui remplit l’immense volume de la Grande salle Pierre Boulez : longues phrases lyriques dans le premier mouvement, détaché précis et léger au cours du second, variété du vibrato lors de l’« Adagio » en desserrant son exécution lors des longues tenues, et tout du long une gestion admirable des pizzicati, qu’il faut souvent faire sonner puissamment.
Gabetta est par ailleurs très à l’écoute de l’orchestre, accueillant volontiers les pupitres concernés dans ses interventions à l’image d’une fusion de timbre envoutante avec les violons au cours du final. La complicité va jusqu’au choix du bis avec le pupitre de violoncelle : un arrangement de la deuxième des Stücke im Volkston de Schumann, au cours duquel l’auditeur se laisse délicieusement porter.
Paavo Järvi n’est pas étranger à cette entente fructueuse. Il accompagne remarquablement la soliste en étant attentif au volume de l’orchestre sans le reléguer à l’arrière-plan, loin s’en faut. On goûte tout particulièrement à la fluidité des relais entre alto et violoncelles au début de l’œuvre, ou aux tenues sibyllines du cor de Benoît de Barsony au cours du « Lento » du deuxième mouvement. Cette science de l’orchestre et l’entente manifeste entre les musiciens et le chef nous fait attendre le retour du maestro au pupitre de l’Orchestre de Paris avec impatience.

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