Paavo Järvi retrouve la Philharmonie de Paris avec la Tonhalle de Zurich

 Diapason

Remy Louis

03.02.2023


Paavo Järvi retrouve la Philharmonie de Paris avec la Tonhalle de Zurich
Le chef et la formation suisse dont il est désormais directeur musical ont donné, avec Antoine Tamestit, une superbe interprétation d'Harold en Italie de Berlioz, que complétait la réjouissante orchestration par Schönberg du Quatuor avec piano n° 1 de Brahms.

Pour sa deuxième venue à Paris avec l’Orchestre de la Tonhalle de Zurich, Paavo Järvi a choisi un programme inédit à Paris à notre connaissance. Soit deux partitions également flamboyantes montrant ce que sont orchestration et instrumentation, mais… trois compositeurs. Avec Harold en Italie, symphonie avec alto en quatre parties (1933-1834), Berlioz parle pour lui-même. Par son orchestration du Quatuor avec piano n° 1 de Brahms (1861) réalisée en 1937, Schönberg, lui, s’exprime par la voix de son ainé. Mais l’inverse est tout aussi vrai, cet aller-retour étant aussi un enjeu de l’interprétation. Les deux œuvres ont en commun de s’abandonner à la fin à de spectaculaires et très contagieuses bacchanales, quoique différentes de forme et de nature.

Antoine Tamestit a déjà joué Harold à Paris avec Järvi, auquel l’unit une authentique complicité. Mais c’était avec l’Orchestre de Paris, en janvier 2011. Deux choses frappent immédiatement : d’une part, la couleur d’ensemble plus sombre et la pâte orchestrale plus dense de la formation helvète ; d’autre part, l’évolution du chef estonien vers une approche épurée qui, dans le déploiement subtil des nuances, fait la part encore plus belle à une poésie évocatrice. Il est vrai qu’un Harold aux montagnes ne peut que parler à des musiciens suisses.

Partenaire rêvé

Dans ce chef-d’œuvre qui préserve étonnamment l’individualité, on pourrait dire le territoire, de chacun, Tamestit est un partenaire rêvé : le galbe et la conduite du phrasé, le contrôle sonore, l’éventail expressif somptueux sont dignes d’un grand chanteur. Au fil des quatre épisodes, le fil narratif semble couler de source (on admire la régularité hypnotique, absolument souple pourtant, du fameux passage sul ponticello de la Sérénade d’un montagnard). On s’amuse une nouvelle fois de ses déplacements scéniques usuels : il se glisse au pied des seconds violons lors de la Sérénade, mime l’effroi au moment où éclate l’Orgie des brigands, disparaît en coulisse pour réapparaître de l’autre côté. Après sa dernière intervention, il joue le texte jusqu’à la fin, cette fois au côté des premiers violons. Järvi a ce talent particulier, physiquement perceptible, de porter ses musiciens à se dépasser. On admire dans l’Orgie des brigands l’énergie collective des pupitres de cordes, la présence des bois et des cuivres, la cohérence de l’étoffe sonore.

Fidélité fascinante au texte

Ces qualités donnent une dimension insoupçonnée à l’exécution du Quatuor avec piano n° 1 de Brahms selon Schönberg. Homme sensible à la tradition, le second éprouvait pour le premier une admiration sans faille ; on sent le plaisir qu’il a pris à relever le défi (l’œuvre a été commandée et créée par Otto Klemperer à Los Angeles). Qui est plus est en demeurant d’une fidélité fascinante au texte original. Chef et orchestre en offrent la plus belle exécution dont on se souvienne en concert. Des baguettes baignées dans la modernité, tels que les grands Hans Zender et Michael Gielen, la tiraient d’abord vers le transcripteur. En brassant le son, en phrasant large, en creusant organiquement les respirations, Järvi place Brahms et Schönberg à égalité parfaite. Il respecte tant l’ampleur nouvelle et le détail instrumental souvent surprenant infusés par Schönberg (l’utilisation du xylophone et du glockenspiel, ce trait de clarinette quasi klezmer à la toute fin du Rondo alla zingarese), que ce qui est spirituellement propre à Brahms : l’Andante con moto évoque les Sérénades, annonce la respiration de la Symphonie n° 3 ou les entrelacs de la 4e. La couleur foncière de la Tonhalle joue là un rôle essentiel. Järvi en use avec une rare pertinence, tout en obtenant cette fois encore un jeu énergique et virtuose.

Plus que jamais, cette exécution justifie le mot de Schönberg parlant de « la Symphonie n° 5de Brahms ». Deux Danses hongroises (n° 1 et n° 10) tout aussi maîtrisées et contrastées clôturent le concert. Un choix presque trop attendu mais sinon, what else ?

Berlioz et Brahms/Schönberg par Antoine Tamestit, Paavo Järvi et l’Orchestre de la Tonhalle de Zurich. Paris, Philharmonie, le 1er février.

Comments

Lux said…
So beautiful post;)

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