Libre fantasmagorie

 © Cordula Treml

Paavo Järvi a apporté dans ses bagages une composition de son pays natal. Helana Tulve, sa compatriote, a été formée à Talinn puis à Paris, notamment à l’Ircam. Wand’ring Bark, dont c’est la création française, fait référence à la barque errante du Sonnet 116 de Shakespeare, un esquif que Tulve imagine livré aux éléments, à l’instar de la Barque mystiquepeinte plusieurs fois par Odilon Redon que la compositrice apprécie particulièrement. Moins que des correspondances évidentes, ce sont là des inspirations qui conduisent à une pièce de dix minutes, très atmosphérique, où l’orchestre se présente par vagues sonores où les aigus tentent de percer une sombre matière. Un savoir-faire indéniable reposant sur les timbres tandis que le rythme se réduit à une pulsation.

La pièce suivante présente une palette expressive autrement plus riche. Le Concerto pour violoncelle d’Elgar est même un véritable kaléidoscope émotionnel. Comme la plupart de ses contemporains, Sol Gabetta cherche une voie différente de celle de la légendaire Jacqueline Dupré. En conséquence, point de murmures ou de gémissements mais une ligne plus méditative reposant sur un son parfaitement projeté. La soliste laisse avec justesse les grandes explosions émotives à l’orchestre, très réactif sous la baguette avisée de Järvi.

Le jeu de l’Argentine offre un parfait contrôle dynamique, mais en fin de phrase des glissandi intempestifs viennent parfois entamer un style altier. Les affects peuvent aussi devenir secondaires, l’expression un peu impersonnelle. Formidable coloriste, la violoncelliste semble répondre à toutes les sollicitations orchestrales dans un dialogue qui garde toute sa fraîcheur. La soliste donne deux bis, un arrangement de la deuxième des Cinq pièces op. 102 de Schumann, où elle se confronte au magnifique pupitre de violoncelles de l’Orchestre de Paris, et un Flamenco de Huguet i Tagell dont elle n’accuse pas le pittoresque.

La soirée s’achève par le Concerto pour orchestre de Bartók. Järvi s’y montre d’une fluidité et d’une respiration souveraines dès l’Introduzione, dont il exprime toute l’incantation inquiète. Chaque rapport semble préalablement dosé, la balance instrumentale équilibrée : l’orchestre peut se développer et évoluer comme une matière vivante. Depuis quand a-t-on entendu un tel ballet goguenard de la petite harmonie dans le premier caprice ? 

Les voix de l’orchestre se démultiplient à l’envi sans que la caractérisation ne dérape. L’élégie inquiète et moirée ne verse pas dans l’effet mais appartient à ces nuits dont on ne sait si elles furent rêvées ou cauchemardesques. Les musiciens observent tous les accents de ces pages tout en donnant l’impression d’une grande liberté, comme dans le second caprice entre lyrisme (admirables altos) et de nouveau un humour décapant. Le continuum du Finale ne sonne jamais pesant, les fugatis’envolent avant une coda vibrionnante mettant un terme à cette fantasmagorie irrésistible.

Thomas DESCHAMPS

Philharmonie, Paris, 19/02/2026

Helena Tulve (* 1972)
Wand’ring Bark (2024)
Edward Elgar (1857-1934)
Concerto pour violoncelle en mi mineur op. 85 (1919)
Sol Gabetta, violoncelle
Béla Bartók (1881-1945)
Concerto pour orchestre Sz 116 BB 123 (1943)

Orchestre de Paris 
direction : Paavo Järvi


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