Tuesday, April 10, 2012

Elans brahmsiens

ConcertoNet
Sébastien Gauthier

Paris
Salle Pleyel
04/04/2012 - et 5* avril 2012
Joseph Haydn : Symphonie n° 85 en si bémol majeur «La Reine de France»
Johannes Brahms : Concerto pour piano et orchestre n° 1 en ré mineur, opus 15 – Symphonie n° 4 en mi mineur, opus 98


Radu Lupu
(piano)
Orchestre de Paris, Paavo Järvi (direction)


P. Järvi (© Ixi Chen)

Après un
premier concert qui, il y a quelques semaines, avait déjà associé une des Symphonies «Parisiennes» de Haydn et des œuvres de Brahms, voici un programme similaire au cours duquel Paavo Järvi et l’Orchestre de Paris donnent les sœurs aînées des pièces jouées précédemment.

«Aînées» de peu en vérité, du moins pour ce qui est de Joseph Haydn (1732-1809) puisque les six
Symphonies «Parisiennes» ont toutes été composées sur une période assez brève, les années 1785 et 1786 en l’occurrence. Le surnom de Reine de France (qui n’est pas de Haydn) attribué à la Quatre-vingt cinquième Symphonie demeure encore aujourd’hui sujet à controverses et interrogations: s’agit-il de rendre hommage à Marie-Antoinette, dont on sait qu’elle était une mélomane avertie? S’agit-il de rendre plus largement hommage à la France, les six symphonies étant regroupées sous le titre de Parisiennes et le deuxième mouvement «Romance: Allegretto» étant fondé sur la mélodie de la chanson populaire La gentille et jeune Lisette? En tout cas, on ne peut que saluer l’idée de donner cette œuvre fort agréable qui ne figure pourtant pas parmi les symphonies de Haydn les plus fréquemment jouées. Servi par de très belles cordes, Paavo Järvi dirige l’œuvre avec un véritable élan, conférant notamment auVivace du premier mouvement tout son entrain. L’Allegretto et le Trio du troisième mouvement sont extrêmement soignés, alliant idéalement finesse et humour et bénéficiant de bois superlatifs (Vincent Lucas à la flûte, Marc Trénel au basson). Le dernier mouvement (Presto) est enlevé avec un vrai panache, de quoi souhaiter que l’Orchestre de Paris et son actuel directeur musical multiplient les symphonies de «Papa Haydn».

Après la légèreté de Haydn, le
Premier Concerto pour piano de Johannes Brahms (1833-1897) fait figure de monument, écrasant par sa taille (près de cinquante minutes), par sa dimension musicale (plus qu’un concerto, il s’agit véritablement d’une symphonie avec piano obligé). Fin connaisseur de l’œuvre, c’est le pianiste roumain Radu Lupu, un habitué de l’Orchestre de Paris avec lequel il avait notamment donné un assez décevant Empereur voilà près de deux ans, qui entre ce soir sur scène. Impassible à son habitude, assis bien au fond de sa chaise, patientant calmement les mains croisées pendant la longue introduction orchestrale du premier mouvement (Maestoso), le soliste laisse, dans un premier temps, une impression mitigée. Les doigts n’étant peut-être plus aussi véloces qu’il y a quelques années, les fausses notes émaillent quelque peu une partition qu’il joue sans aucune effusion, privilégiant la délicatesse du toucher et la simplicité de l’approche sur le grandiloquent, tournant donc résolument le dos à toute effusion. C’est d’ailleurs là un point commun avec Paavo Järvi qui, également avare de tout sentimentalisme, dirige magnifiquement l’Orchestre de Paris même si celui-ci pourrait se montrer plus ample (les attaques des cordes ou le jeu des timbales au début du mouvement) et plus volontaire. Le deuxième mouvement est plus convaincant, Radu Lupu préférant visiblement ces pages où il peut se laisser aller à quelque alanguissement sans pour autant tomber dans la sensiblerie. A l’image de l’irréprochable pupitre de clarinettes (les solos de Philippe Berrod!), Radu Lupu éclaire cet Adagio de couleurs mélancoliques et rêveuses qui en font un moment de grâce absolue. Enchaînant immédiatement avec l’Allegro ma non troppo, le pianiste, qui commet là encore quelques fausses notes, conclut néanmoins l’œuvre avec une vraie réussite, saluée par une ovation du public.

Sollicité par de nombreux rappels, il donne deux bis consacrés à l’un de ses compositeurs favoris, Franz Schubert: l’Andante
de la Sonate en fa mineur D 625 et l’Andantino en la bémol tiré des Moments musicaux D 780. En dépit des inévitables perturbations du public (papier de bonbon voisinant avec sonnerie de téléphone portable), l’interprétation fut exceptionnelle, le pianiste se réfugiant de manière imperceptible dans un monde en apesanteur où plus rien d’autre ne semblait exister. Signalons à ses admirateurs que Radu Lupu sera de nouveau sur la scène de la Salle Pleyel dans le Concerto pour piano de Schumann, le 5 juin prochain, sous la direction de Claudio Abbado.

La seconde partie de ce concert aux proportions plus que généreuses était dédiée à la célèbre
Quatrième Symphoniede Brahms, sommet de ce postromantisme qu’il symbolisait peut-être mieux que n’importe quel autre compositeur de son temps. Là encore, il ne faut pas demander à Paavo Järvi d’insister sur le legato, sur l’ampleur des basses ou sur le lyrisme de la partition. Attaquant l’œuvre dans un climat presqu’aride, servi par un orchestre en très grande forme (on signalera notamment la justesse du pupitre de cors et de la petite harmonie, les trombones ne faisant en revanche pas véritablement preuve de leur unité notamment lors des attaques), le chef américano-estonien livre néanmoins une interprétation de tout premier ordre, quitte à bousculer quelque peu les habitudes de nos oreilles. Si le premier mouvement (Allegro non troppo) brille par ses sonorités flatteuses, le deuxième mouvement frappe par son caractère retenu, Paavo Järvi témoignant à cette occasion d’un sens subtil des équilibres au sein de l’orchestre. Le troisième mouvement (Allegro giocoso) est le plus réussi, bondissant et rayonnant à souhait. Si l’on peut regretter un certain manque d’élan dans la fin du dernier mouvement, on ne peut qu’applaudir à l’ensemble: nouveau témoignage de la parfaite entente qui règne entre l’Orchestre de Paris et son directeur musical.

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