Friday, April 22, 2016

La passion selon Messiaen

concertonet
Didier van Moere
10/04/2016

Paris
Philharmonie 1
04/10/2016 -
Charles Ives : The Unanswered Question
Olivier Messiaen : Turangalîla-Symphonie
Roger Muraro (piano), Cynthia Millar (ondes Martenot)
Orchestre de Paris, Paavo Järvi (direction)


P. Järvi (© Kaupo Kikkas)

Esa-Pekka Salonen la dirigeait aux Champs-Elysées la saison dernière, Paavo Järvi clôt avec elle le week-end « Passions » à la Philharmonie (voir par ailleurs ici) : la Turangalîla-Symphonie, véritable geyser orchestral, est devenue une classique du répertoire. Le gigantisme de l’œuvre, quatre-vingts minutes de musique, avec son effectif énorme, un piano et des ondes Martenot – tous les claviers, percussions comprises, ici placés devant l’orchestre – n’effraie plus les orchestres. Elle résume d’ailleurs le langage de Messiaen : recours aux modes et aux rythmes extra-européens, chants d’oiseaux...

Ce flamboyant hymne à l’amour, où le désir prend des dimensions cosmiques, inspire au chef estonien une vision d’une exemplaire clarté, jusque dans les passages les plus foisonnants – il lorgne plutôt vers la tradition française alors qu’on peut aussi situer la partition dans la postérité du Tristan de Wagner. Il refuse ainsi d’en exacerber le lyrisme là où le kitsch pourrait menacer – on ne rappellera pas ici le persiflage de Pierre Boulez sur l’œuvre de son maître. Certes, cela peut émousser la sensualité brûlante de certaines pages – de « Jardin du sommeil d’amour » par exemple, où la direction suspend magnifiquement le temps. Järvi privilégie, de même, les couleurs crues, tout en préservant les chatoiements sonores, comme dans « Turangalîla 2 ». Dès l’Introduction de la Symphonie, les rythmes, très acérés, ont parfois quelque chose de stravinskien, même s’ils peuvent rester ici ou là un peu carrés alors que d’autres osent davantage de swing – notamment pour « Joie du sang et des étoiles » ou le Finale. Cette Turangalîla n’en reste pas moins superbe, grâce aussi à un orchestre au sommet, et au fabuleux Roger Muraro – tellement inégalé dans Messiaen que l’étiquette finit par lui coller aux doigts. Qui donc déploie ici autant de couleurs, autant de virtuosité jubilatoire, qui fait de son clavier un second orchestre ? Cynthia Millar, en revanche, reste trop discrète aux ondes Martenot, en deçà d’une Valérie Hartmann-Claverie.

D’assez étrange façon, la Symphonie était précédée d’une Question sans réponse d’Ives en apesanteur, où le chef obtenait des cordes les plus infimes des nuances. Les langages, en effet, sont à l’opposé et « l’éternelle question de l’existence » ne s’est jamais posée au fervent catholique qu’était Messiaen. Quoi qu’il en soit, on était loin des « concerts du dimanche ».

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